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Vergeures ombrées et ombres décalées dans le papier occidental fabriqué à la main du XIII au XIX siècle

La forme occidentale rigide, métallique et fixée sur son châssis, apparue au milieu du XIII° siècle en Italie du nord est décrite dans tous les ouvrages qui, depuis le XVIII° siècle, traitent de l'histoire de la papeterie. Moins spectaculaire que le filigrane dont elle sert de support, elle n'a pratiquement jamais fait l'objet d'études détaillées et complètes avant 1982 par E. G. LOEBER (Amsterdam, The Paper Publication Society). Seuls quelques chercheurs avaient précédemment compris,, l'importance d'une description rigoureuse de la trace que laisse un tamis dans la feuille pour la situer dans l'espace et dans le temps. Je dois dire que je suis assez admiratif face à leur démarche et aux réponses qu'ils apportent, compte tenu des conditions matérielles dans lesquelles ils ont effectué leur travail. Il est remarquable que certains détails, soit qu'ils n'aient pas été observés, soit qu'on en n'ait pas compris la portée, soient restés complètement ignorés jusqu'à une période très récente.

La feuille de papier porte dans son épair (aspect du papier vu dans sa transparence) l’empreinte exacte du tamis qui a servi à la fabriquer. On peut donc, à partir d’une feuille construire une copie du tamis qui l’a produite avec de bonnes chances de réaliser ensuite, à condition d’avoir une pâte similaire, une feuille jumelle. Remarquons que comme les tamis travaillaient par paire, on peut, dans un ouvrage, attribuer à partir de toutes petites différences dues à l’usure des formes ou à un petit défaut de fabrication, chaque feuille à son tamis.

Les premières descriptions des papiers produits avec cet outil font état de la présence dans l’épair de la feuille de zones sombres perpendiculaires aux vergeures séparées en deux parties égales par une fine ligne claire, alternant avec des zones claires un peu ou beaucoup plus larges, d’où l’expression de vergé ombré utilisée pour nommer ces papiers. À ma connaissance, il n’existe aucun papier Occidental antérieur à 1750 qui ne présente pas cette caractéristique ou tout du moins la présence de l’ombre dans une feuille... Elle peut parfois, de façon rarissime, être difficile à lire, mais cela provient soit d’un défaut dans la fabrication de la pâte soit d’une tentative d’atténuer cette ombre inévitable pendant la formation de la feuille (voir de Lalande, Art de Faire le Papier, page 56).

Rappelons que la forme Occidentale est constituée d’un châssis de bois rectangulaire (souvent exotiques dès que ceux-ci ont été disponibles). Ce châssis est garni, parallèlement au petit côté, de lattes en bois de pin dont la section évoque la forme d’une goutte d’eau allongée que l’on appelle pontuseaux et qui ont pour principale fonction d’assurer la rigidité de l’ensemble. Le tamis qui repose directement sur le châssis et ses pontuseaux est constitué de fils métalliques, laiton, cuivre ou bronze tendus comme la chaîne d’un tissu et liés les uns aux autres par deux fils de laiton constituants une chaînette régulièrement ou parfois irrégulièrement espacée. Dans la majeure partie des cas, le tamis est fortement cousu sur le pontuseau tous les centimètres par un fil de laiton. Ce fil chevauche la chaînette et traverse le pontuseau tous les centimètres environ. À partir du XVIII° siècle, on a commencé à réaliser ces tamis sur des métiers à tisser au lieu de les monter vergeure après vergeure directement sur le châssis en nouant le manichordion qui constitue la chaînette comme cela est représenté dans la planche de l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert dans celle du de Lalande et dans l’ouvrage de Desmarest mais de façon incompréhensible si on ne sait pas déjà comment cela fonctionne... Il existe des dizaines de combinaisons dans l’espacement des chaînettes, quatre ou cinq façons de les nouer, une très grande variété de diamètre et d’espacement des fils de vergeure, tout cela en fonction des époques, des régions, des types de papiers fabriqués et il faut bien le constater des modes ; quand un papier connaissait un grand succès commercial, il était tout aussitôt copié (filigrane compris).

Cette ombre est la trace dans la feuille de la présence du pontuseau sous le tamis. Elle ne provient pas comme l’affirme de Lalande, Desmarest et de nombreux auteurs après lui de la présence de la chaînette qui au moment de la formation de la feuille provoquerait cette accumulation de pâte de part et d’autre de celle-ci accentuée par le mouvement d’agitation, ou branlement, de la forme pour mieux y répartir la matière. En effet l'expérience montre que si l'on se contente de faire, très rapidement, une feuille incomplète, en ne recouvrant que les deux tiers du tamis, donc sans avoir la possibilité de répartir la pâte et de controler l'égouttage, l'ombre se forme de façon très nette.(ce qui infirme la précédente hypothèse de l'étanchéité des espaces d'égouttage interpontuseaux déja mise à mal dans l'expérience de fabrication de papier Arabo Andalou) Toute agitation supplémentaire, sur une feuille faite normalement ne fait que confirmer la trace. La circulation de l’eau et de la pâte fait que l’eau est attirée vers les pontuseaux et y entraîne plus de pâte, le milieu de l’espace inter pontuseaux est celui ou la pâte s’étant égouttée le plus vite les fibres assemblées en cet endroit ne permettent plus à d’autres de se déposer, ce qui augmente l’afflux d’eau et de pâte vers les pontuseaux.(Les relations entre eau et cellulose au moment de la formation de la feuille seraient trop longues à expliquer ici). On sait que le fait d’agiter la forme ralentit, à pâte égale, considérablement l’égouttage en favorisant l'épair, ce qui accentue le phénomène(les papetiers n'avaient pas le temps de musarder). De Lalande a raison sur le branlement, mais se trompe sur la chaînette. Quand la chaînette n’est pas à l’aplomb du pontuseau, (cas inconnu de de Lalande) l’ombre, elle, suit le pontuseau, ce qui montre bien que la chaînette n’intervient nullement dans le phénomène. Il s'agit d'un écoulement laminaire par opposition à un écoulement turbulent qui, lui, se fait au hazard. Un écoulement est dit laminaire quand le flux ne décroche pas du plan le long duquel il se propage en s'accélérant. Ainsi le flux suit, en entrainant les fibres, chaque côté du pontuseau et l'accumulation de fibres qui en résulte ombre la feuille.

Le plus souvent l’ombre est traversée longitudinalement par la trace claire de la chaînette et un examen attentif permet de lire de place en place la trace du fil de laiton qui attache la toile au pontuseau. Parfois cette lecture semble évidente mais très souvent c’est notre connaissance des tamis qui vient nous aider à déchiffrer ce que nous voyons en nous aidant à combler les espaces ou la lecture est trop brouillée pour que nous soyons certains de ce que nous voyons, d’où toutes les incertitudes que nous rencontrons face à des situations insolites.

Dans toutes les feuilles, quand on a la chance de les avoir entières, cahiers manuscrits, livres non ou très peu rognés, estampes ou dessins, on s’aperçoit que la dernière chaînette en bord de feuille, n’est jamais accompagnée de l’ombre d’un pontuseau pour la simple raison qu’il est soit inexistant soit très mince et non relié à la toile. C’est ce qu’on appelle la tranchefile. Il arrive aussi assez souvent qu’a l’emplacement d’un filigrane, on ait supprimé le pontuseau pour que l’ombre n’en gêne pas la lecture, mais la chaînette, elle, demeure (parfois beaucoup plus fine) et traverse en général le filigrane par son milieu verticalement.

Il y a une dizaine d’années, une série de questions posées par Monique Zerdoun, qui étudiait à ce moment-là certains manuscrits Hébraïques dont le papier semblait complètement aberrant dans son épair, a attiré mon attention sur ces phénomènes. Ce papier est remarquable tant par la présence de l’ombre exactement entre les chaînettes que par l’alternance irrégulière de l’ensemble : un espace plus large succédant à deux espaces identiques puis un espace étroit puis un beaucoup plus large, ou se trouve le filigrane, puis à nouveau deux espaces comme les premiers, le tout étant encadré de deux tranchefiles. Cette structure absolument voulue montre au moins que les vergeures ont été montées sur le châssis déjà construit. J’ai fait réaliser par Ron Mac Donald à Maidstone dans le Kent une forme permettant de reproduire un de ces papiers. Comme je m’y attendais, le papier réalisé à partir de cette forme, est en tout point semblable à celui du manuscrit, patine mise à part.(L'honnêteté m’oblige à signaler que nous avons dû interpréter le filigrane, car il se trouve dans les plis des cahiers et qu’il n’était pas question de démonter la reliure.). À ma grande surprise, à part les papiers dont les caractéristiques semblent identiques et datés du XIV° siècle étudiés par Monique Zerdoun que l’on ne retrouve plus ultérieurement (comme les papiers Arabo-Andaloux à zigzag qui ne couvrent que deux siècles et ne représentent qu’un petit pourcentage de la production de leur époque) ce phénomène d’ombre décalée sous une forme un peu différente persiste jusqu’au début du XX° siècle en Catalogne.

Ma première impression en étudiant les papiers des manuscrits hébraïques était que l’on avait affaire à une transition entre la forme non métallique sommairement fixée sur son châssis et une forme métallique construite sur le même modèle, attachée au châssis mais non cousue sur les pontuseaux. Sa disparition semblait logique, car ce type de tamis est moins solide que ceux qui lui ont succédé et ne semble pas permettre un usage intensif, malgré des vergeures assez fortes et une chaînette de gros fil. (On retrouve une structure et un aspect identiques, mais sans décalage chaînette pontuseaux, dans de très nombreux papiers de registres de notaires ou de registres paroissiaux du sud de la France au XV , XVI° et XVII° siècle qui semblent avoir étés fabriqués sur des formes particulièrement robustes)

Par contre, tous les papiers que j’ai pu trouver par la suite sont en tout point semblables à tous ceux que l’on trouve en général, ombre décalée mise à part. Grammage, présence ou non d’encollage, type de pâte utilisée, surface, et format. (Pratiquement toujours coquille ou carré utilisés en in quarto) Ils sont parfois assez difficiles à dater, mais certains sont antérieurs à 1500 et d’autres largement postérieurs à 1800. Tous semblent provenir d’Espagne, d’Italie ou du sud de la France.

Dans tous ces papiers, il est assez rare que l’ombre soit située exactement entre deux pontuseaux. Seuls les plus anciens présentent cette caractéristique et encore pas dans toute la feuille. L’ombre est le plus souvent située soit d’un côté soit de l’autre du pontuseau et l’alternance se retrouve régulièrement sur toute la feuille. Il arrive dans des feuilles très anciennes (XV° siècle) de trouver tous les cas de figure dans la même feuille : trois ou quatre fois du même côté, une fois au milieu puis retour du même côté puis changement de côté puis tranchefile.

Dans bon nombre de feuilles, on voit, au milieu de l’ombre apparaître une trace claire qui correspond à un dépôt de pâte entre le tamis et le pontuseau. A cet endroit, la forme se bouche et aucune fibre ne se dépose, ce qui montre bien que la forme n’est pas ajustée et cousue ce qui paraît logique puisque le pontuseau n’est pas sous la chaînette et que n’apparaît aucune trace d’un fil de couture sur les vergeures. Cette trace ne se retrouve pas sur toute la feuille et n’est pas permanente, car l’ouvrier nettoyait régulièrement sa forme pour la faire disparaître.

La question est : pourquoi ce type de forme se retrouve jusqu’au xx° siècle dans certaines régions notamment en Catalogne (les papiers les plus récents sont filigranés Capellades), sur des papiers de très grande qualité, alors que partout ailleurs elle semble même n’avoir jamais existé au point qu’elle n’a guère préoccupé les historiens du papier. (Pourtant, un examen systématique montre qu’elle est bien plus répandue qu’on ne pourrait le penser.)

J’ai trouvé la réponse au musée du papier de Capellades et dans un moulin voisin. Le " Munné-Miralves moli "

Contrairement à ce que je pensais, (en fait je ne savais pas trop quoi penser parce que les formes me semblaient à la fois cousues sans que j’en voie la trace et pas cousues à cause des lignes claires au milieu de certaines ombres) ces tamis sont cousus bien que les pontuseaux soient décalés. Ils sont cousus tous les trois pontuseaux. Sur ces pontuseaux, tous les 5 cm, un clou minuscule permet de fixer un fil de laiton qui est relié à la chaînette la plus proche. Évidemment, l’opération prend beaucoup moins de temps qu’un montage traditionnel. Mais pourquoi décaler faire de l’économie de couture peut se concevoir sans avoir besoin de ce décalage. D'autant que l’alternance des pontuseaux et des chaînettes serait rigoureusement superposable, leurs espacements respectifs étant identiques sur la même forme. Il y a à cela une très bonne raison. Si la chaînette était à l’aplomb du pontuseau, les fibres qui viennent se glisser pendant le travail entre la forme et les pontuseaux non fixés, serait extrêmement plus difficile à enlever du fait de la présence de la chaînette ; un brossage trop fréquent entraînerait une rapide détérioration de celle-ci et un simple rinçage rapide en eau claire ne suffirait pas à enlever le dépôt de fibres.

La nécessité d’économiser du temps dans le montage des formes s’explique aussi peut être par le fait que les châssis ont tendance à s’user plus vite que les toiles d’autant que ceux de cette région m’ont paru bien frêles, donc que cela permettait un changement des bois beaucoup plus rapide, donc moins coûteux.

L’ombre va disparaître progressivement à partir de 1750 et de l’invention du papier vélin. L’intérêt d’un vélin ombré paraissant fort discutable, bien que les tout premiers l’aient été, on a très vite compris qu’un intermédiaire entre la toile et les pontuseaux fait disparaître les ombres en permettant un égouttage homogène sur l’ensemble de la toile. (Dans certains vélins du début du XIX siècle, une observation attentive permet de deviner la présence de l’emplacement des pontuseaux.) Cette ombre persistera pourtant jusqu’au début du XX° siècle dans la région de Capellades.

Aujourd’hui seuls ceux qui se préoccupent de fabriquer des fac-similés pour les restaurations continuent à utiliser des formes à vergeure ombrée du type le plus classique et les papetiers de Capellades eux , sans s’être posé la question produisent des papiers à ombre semi-décalée parce que, dans leurs papeteries, les formes étaient faites comme ça.

Jacques Bréjoux


 
 
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