Art de faire le papier

 
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Avertissement

1ère partie - Art de faire le papier

§. 8
Art de faire le papier


§. 9 - §. 27
Histoire & origines


§. 28 - §. 68
De la matière au lavoir


§. 69 - §. 199
Des moulins


§. 200 - §. 319
De la matière affinée au collage


§. 320 - §. 351
De l'étendoir au lissoir


§. 352 - §. 380
Tri & formation des rames


§. 381 - §. 385
Du papier coloré


§. 386 - §. 389
De l'influence des saisons


§. 390 - §. 435
Papiers de Hollande & différents pays


§. 436 - §. 511
Des réglements qu'on a fait en France


§. 512 - §. 555
Des différentes matières qui pourraient servir à faire du papier


§. 556 - §. 596
Papiers de Chine & du Japon


2ème partie - Planches & Explications des planches

 

 
§. 512 - §. 555 - Des différentes matières qui pourraient servir à faire du papier

512. Quoique la matière du chiffon soit très-commune ; nous verrons, par l'exemple des Orientaux (§. 556), que le papier pourrait être encore à peu près aussi commun qu'il est ; quand même on le tirerait immédiatement des plantes ; ainsi ce ne sera point un détail inutile que celui où nous allons entrer, des matières différentes dont on pourrait faire du papier par la trituration.

513. Lorsque le chiffon propre à faire du papier blanc est devenu rare, les ouvriers emploient celui qui dans d'autres tems servirait pour le gros papier, et ils préparent ce chiffon en le faisant passer par l'eau de chaux. Au moyen de cette préparation, ils détruisent les corps étrangers qui se trouvent dans ces matières grossières ; mais en même tems ils décomposent les fibres ligneuses, ils les détruisent aussi en partie, et perdent beaucoup de la substance effective qui pouvait servir à d'autres qualités de papier.

514. C'est pour subvenir à ce déchet, que M. Guetard fît autrefois à Etampes diverses tentatives pour suppléer aux chiffons, en prenant des plantes qui n'auraient point passé par l'état de toile et de drapeaux, dans Iesquelles il sentit qu'on devait trouver le papier, quoique plus difficile à en extraire.

515. Albert SEBA, dans son Trésor d'Histoire naturelle, invite aussi les curieux à travailler à ce projet. « II me semble, dit-il, que nos pays ne manquent pas d'arbres convenables pour faire du papier, si l'on voulait s'en donner le soin et en faire la dépense : l'algue marine, qui est composée de filamens longs, forts et visqueux, ne serait-elle pas propre à ce dessein, de même que les maltes de Moscovie, si on voulait les préparer comme les Japonais préparent un de leurs arbres ? Les curieux pourront du moins l'essayer.

516. Le P. du Halde et les autres auteurs nous apprennent que le papier des Chinois se fait indifféremment avec plusieurs espèces de plantes, comme ou le verra, §. 556. Kaempfer et Seba nous apprennent que le papier du Japon se fait avec la seconde écorce d'une espèce de mûrier. (V. ci-après, §. 581.) M. de la Loubère dit que les Siamois le font avec de vieux linge de coton, ou avec l'écorce d'un arbre nommé dans le pays, toucoé. Flacourt décrit la façon dont le habitans de Madagascar fabriquent le leur avec une espèce de mauve qu'ils appellent avo. Enfin tous les voyageurs, tant dans les Indes que dans l'Amérique, racontent avec emphase les avantages que l'on retira des palmiers pour les étoffes ; sans doute il serait aussi aisé d'en faire du papier.

517. La facilité que les moulins à papier des environs d'Etampes fournissaient à M. Guetard pour faire des expériences sur les plantes propres à faire du papier, lui en fit amasser plusieurs. Après avoir surmonté toutes les difficultés que l'on trouve toujours dans les ouvriers, lorsqu'il s'agit de les engager à faire quelque chose de nouveau dans la pratique du leur art, il parvint à faire plusieurs expériences curieuses. Nous allons en rendre compte, après avoir rapporté ses réflexions sur diverses plantes qui forment, pour ainsi, dire, l'histoire botanique de la papeterie.

518. Dans le grand nombre des plantes dont on s'est servi pour faire du papier, ou qu'on a soupçonné propres à cet usage, le botaniste aperçoit un ordre régulier. Les hommes de différens pays ont été conduits par une espèce d'analogie naturelle ; ils n'ont point été chercher des plantes qui fussent trop éloignées de celles qui étaient déjà en usage : ils en ont bien pris dans différens genres, et méme dans différentes classes, mais toujours dans certaines limites, probablement sans en faire l'observation. En effet, la plupart de ces plantes ne semblent composées que de longues fibres longitudinales, plus ou moins serrées, et recouvertes d'une substance qui en remplit les intervalles : telles sont les palmifères, les graminées, les liliacées, les staminées, les malvacées.

519. La classe des palmifères est une de celles qui ont le plus servi aux Indiens, aux Asiatiques, aux Américains, pour leurs habillemens et pour les cordages, les voiles des navires, et autres ustensiles : presque toutes les parties de ces arbres y ont été employées, quoique l'on n'ait pas pris indifféremment toutes les parties du même arbre. Ces peuples ont choisi dans le palmier qu'ils trouvaient chez eux, ce qu'il y avait de plus propre à leurs travaux. Dans les uns, on a choisi la spathe qui enveloppe le régime des fruits, avant leur maturité, ou celle qui soutient les jeunes feuilles ; dans d'autres, on a employé la bourre qui entoure le fruit ; dans d'autres espèces, on a choisi les feuilles jeunes et tendres ; dans d'autres enfin, on a préféré l'écorce. Dans le cocotier, on a pris le fruit, la spathe, les feuilles et l'écorce ; suivant le rapport des voyageurs. Rumphius, dans son histoire des plantes d'Amboine, en dit autant du ca/apa. Le pinanga, le lontarus sauvage, le tecum, l'hakum, le wanga, autres espèces de palmier, fournissent par leurs feuilles un fil plus ou moins fin, dont ces peuples font des étoffes ; ils ont même préparé les feuilles de l'hakum et du soribi, pour s'en servir au lieu de papier.

520. Si l'on en croit l'Histoire des plantes, de Rai, tome II, pag. 1358, le cocotier renferme dans sa moelle une main de papier de 50 ou 60 feuilles, sur lesquelles on peut écrire. Il en est de ce livre du cocotier, comme de celui que l'on trouve dans le milieu d'un fruit du Pérou, dont parle M. Frézier dans son Voyage de la mer du Sud ; cela veut dire probablement, que la moëlle du palmier et la pulpe de ce fruit peuvent aisément se mettre en feuillets. C'est d'un sureau que se tirent ces belles fleurs artificielles que l'on nous apporte de la Chine ; et l'on a vu des livres faits avec la racine d'une espèce de mauve, qui ne demande, pour tout travail, que d'être séchée avec art, et détachée par feuillets.

521. On a employé à peu près aux mêmes usages le musa ou bananier, appelé aussi figuier d'Adam, à cause de la grandeur prodigieuse de ses feuilles, qui finissent chacune par envelopper un homme, et s'emploient en effet à la sépulture des morts.

522. La classe des liliacées renferme les aloès et l'yucca, plantes très-filamenteuses et fibreuses, et propres à faire du papier ; on a tiré des aloès le fil de pille, connu par la propriété qu'il a de ne point s'étendre, et par l'usage qu'on en fait dans les expériences de physique. Le P. du Tertre, Hist. nat. des Antilles, décrit la manière dont on tire ce fil de la plante : Hans-Sloane, dans le Catalogue des plantes de la Jamaïque, parle aussi de ces aloès : sa seconde espèce est celle que Gaspard Bauhin, dans son Pinax, p. 20, appelle onzième espèce de papier.

523. Clusius, dans son Traité des Plantes exotiques, page 6, parle d'une pelotte de fil fait d'une écorce d'arbre qui, selon Sloane, est encore le même aloès. Jean Bauhin, Histoire des Plantes, tome I, p. 384, copie Clusius, et dit que ce fil est très-fin et très-blanc.

524. La troisième espèce d'aloès de Sloane, qui est cependant une vraie, espèce d'yucca, est connue dans Laël, page 645, sous le nom d'excellente espèce de chanvre ou de lin, qui approche beaucoup de la soie. Seba a donné, dans son premier volume, la figure de deux feuilles d'une plante qu'il nomme jonc aquatique de Surinam, composé de fils innombrables, et il observe que ce jonc mérite d'être examiné par rapport à l'utilité qu'on en pourrait retirer.

525. C'est de la classe des graminées, que l'on a tiré la matière du premier papier qui mérite ce nom, ainsi qu'on l'a vu au commencement de la description de cet Art. Dodan a regardé la masse d'eau comme une plante propre au papier, et l'a également appelée papyrus.

526. Le bambou, dont les Chinois se servent, est aussi une plante de la même classe : il est appelé roseau en arbre dans G. Bauhin, page 18.

527. Le bouleau, qui est de la classe des fleurs à chaton, a été un des premiers arbres dont l'écorce ait servi à écrire : par le moyen d'écorce, il faut toujours entendre, ce semble, la couche intérieure placée sous la grosse écorce, et destinée à devenir ligneuse, qui a toujours été appelée liber.

528. Rumphus décrit deux arbres à chaton, qu'il appelle gnemon domestique, et gnemon champêtre. Selon lui, les habitans d'Amboine tirent un fil de l'écorce des rameaux qu'ils battent un peu : ce fil leur sert à faire des rets, qu'il font bouillir dans une certaine infusion pour les rendre meilleurs, et moins sujets à se pourrir. Cette manipulation mériterait d'être examinée ; on en tirerait peut-être de quoi perfectionner les cordages des navires et les filets de pêcheurs.

529. Le chanvre, le mûrier et l'ortie appartiennent à une même classe de plantes dont les fleurs sont incomplètes ; aussi ces plantes ont-elles été employées toutes à faire du papier.

530. Kaempfer, dans le Catalogue des plantes du Japon, parle d'une plante dont,1e nom peut être rendu par celui de chanvre blanc, et que cet auteur appelle grande ortie commune, qui porte de vraies fleurs, et qui donne des fils forts et propres à faire des toiles et autres ouvrages.

531. Kaempfer et Seba appellent mûrier ou papyrus l'arbre dont se fait le papier au Japon, comme on le verra bientôt §. 581. Et en effet, le fruit de cet arbre est semblable à celui, du mûrier. Le P. du Halde, tome II, p. 212, dit que le même mûrier dont les Chinois emploient les feuilles à nourrir les vers à soie, fournit des branches dont l'écorce sert à faire du papier assez fort pour couvrir les parasols ordinaires.

532. On peut placer ici une plante que les Japonais emploient à faire du papier, et dont on ne voit, pas exactement la classe dans le rapport de Kaempfer : il l'appelle papyrus qui se couche sur terre, qui donne du lait, qui a ses feuilles en lame, et l'écorce bonne pour le papier.

533. M. Guetard place aussi dans cette classe un arbre dont parle Seba, tome II, tab. 168, 169, à feuilles larges, longues, tronquées, lisses, luisantes, semblables à celles du laurier, dont l'écorce intérieure se peut étendre en toile fine comme de la mousseline : cet arbre se nomme lagello. Les peuples chez qui il croît, en font des vêtemens.

534. Le chanvre, comme étant dans la même classe, peut servir aussi de la même manière à faire du papier, même sans avoir passé par l'état de chiffon. Le père du Halde rapporte qu'à Nangha on fait le papier avec du chanvre battu, et mêlé dans de l'eau de chaux, tome IV, page 573 ; et M. Guetard ne doute pas que les chênevottes, ou ce qui tombe sur la braie ou banselle, lorsqu'on prépare le chanvre et le lin, ne pussent servir au même usage. Dans les corderies et dans les arsenaux, où l'on, fait de grandes consommations de chanvre, on ne sait que faire des étoupes ; on les jette, ou bien on s'en sert comme de fumier pour les couches des jardins : cependant cette substance est de la même nature que celle de la toile, dont nous tirons ensuite le papier.

535. M. Guetard a fait pourrir et battre de la filasse bien nettoyée de toute la moelle qui tombe sous les instrumens, lorsqu'on prépare le chanvre ; il en résulta du papier très-fort. Il employa ensuite les chénevottes de chanvre comme une matière des plus communes ; après les avoir fait pourrir dans l'eau, il les fit battre : on y joignit par mégarde un amas, de mauves et d'orties qu'il avait fait pourrir à part : on en tira une pâte qui avait déjà quelque liaison, et qui en aurait eu probablement davantage, si ces différentes matières eussent été traitées séparément d'une manière convenable (*).

536. Il est parlé, dans le Journal économique du mois d'avril 1761, d'une manufacture de fil d'ortie qui s'établissait à Leipsick. La plante appelée urticaurens maxima, assez commune en France, étant cueillie encore verte dans le tems néanmoins où ses tiges sont à moitié flétries, on la faisait sécher, ensuite meurtrir de manière à pouvoir tirer le bois du milieu de l'écorce. Cette écorce est une espèce d'étoupe verte qu'on peut préparer comme du lin, qui se file, et qui donne un fil d'un brun verdâtre, très-uni, très-clair, et ressemblant à peu près à un fil de laine : ce fil étant bouilli, jette un suc verdâtre ; mais il devient ensuite plus blanc, plus uni et plus ferme. Ces expériences, qui ont été faites en grand et avec succès pour parvenir à faire de la toile, réussiraient sans doute également, s'il s'agissait de faire du papier.

537. La classe des malvacées fournit également des plantes à papier : tous les mahot donnent une filasse propre aux cordages. M. Sloane, dans son Catalogue des plantes de la Jamaïque, parle de deux mauves qui ont cette propriété ; l'une est une mauve en arbre des bords de la mer, à feuilles arrondies, petites, aiguës, blanches en-dessous, qui à la fleur jaune, et dont l'écorce peut se mettre en filasse, pag. 95 : c'est un mahot du P. du Tertre. L'autre est une mauve en arbre, à feuilles rondes, qui donne une grande fleur de couleur de carmin, semblable à celle du lys, dont l'écorce donne du fil. Enfin, le coton dont on a fait tant d'usage pour le papier, est une plante malvacée. M. Guetard, avec du coton ordinaire suffisamment battu, a fait un papier uni, blanc, fort, et qui promettait tous les avantages du notre. Cette expérience ne serai pas indifférente dans les pays où le chanvre est aussi rare que le coton y est commun. Puisque la bourre qui entoure le fruit du coton est si propre au papier, ne pourrait-on point faire usage de celle des saules, si leurs chatons, dont la terre est quelquefois toute couverte, étaient ramasses avec soin ? Il serait aidé d'en faire l'expérience.

538. Le linagrostis, dont les prés maigres sont quelquefois remplis, fournit encore un semblable duvet qu'il serait bon de mettre en expérience, aussi bien que les apocins, le bois de trompette, et une multitude d'autres plantes. Le duvet de l'apocin, appelé ouette, apocynum majus syriacum erectum, a donné aussi des feuilles d'un papier assez fort pour pouvoir être étendu sur des cordes, et y sécher, mais qui se déchirait trop facilement. Ce duvet d'apocin n'est composé que de poils, d'aigrettes ou espèces de plumes qui sont sèches et peu flexibles, au lieu que le coton est une bourre qui transpire de la semence par de petits points qu'on y aperçoit aisément à la loupe. Ce duvet file d'abord ainsi que de la gomme fluide, ensuite il se durcit à l'air. Il en est de même de la bourre des chardons, tels que le chardon bénit des Parisiens ; il se filtre par des glandes placées dans l'intérieur des écailles dont leur tête est formée. On verra (§. 545) la manière dont on pourrait lier ce duvet, aussi bien que les autres matières trop sèches, et peut-être l'a-t-on déjà pratiqué ; du moins Pline et la plupart des botanistes prétendent qu'on s'est servi de la bourre de certains chardons pour faire des étoffes, surtout de celle qui est appelée carduus tomentosus latifolius, ou acanthium. (Achanthion) Diose. folia gerit spinoe albœ similia, in summo vero eminentias aculealas araneosa lanugine obductas, equa collecta textaque vestes bombycinis similes fieri aiunt. Bauh. pin. 382.

539. Indépendamment des classes de plantes dont on vient de parler, le lin, le tilleul, le charme, et même les chardons, quoique placés dans d'autres classes, ont encore la propriété de former du papier ; car le chiffon de lin est recherché dans nos manufactures, et le tilleul s'emploie à faire des cordes : ce qui indique assez une flexibilité capable de former du papier.

540. Le même auteur, en parlant du luffa Arabum, qu'il regarde comme une espèce de concombre, dit que l'intérieur de son fruit, lorsqu'on a ôté les semences, n'est qu'un roseau que l'on dirait être du lin ; et il conjecture qu'on en pourrait tirer une filasse, comme, suivant Théophraste, les Ethiopiens et les Indiens en tiraient de leurs pommes colonacées, et comme les Arabes en tiraient de la courge, selon le témoignage de Pline.

541. SEBA a soupçonné qu'on pouvait faire aussi du papier avec des plantes de mer, telles que l'algue marine. Il est vrai qu'elle acquiert une grande blancheur, lorsqu'à force d'être lavée par les eaux de la mer, par les pluies et les rosées, elle vient à perdre cette glu dont toutes les plantes marines sont couvertes.

542. Les fucus ou varecs qui couvrent, pour ainsi dire, le bord de la mer, et dont on se sert pour fumer les terres, y acquièrent aussi de la blancheur ; et M. Guetard a même remarqué qu'ils conservaient encore leur consistance et leur figure : qualité qui les rendrait propres au travail du papier.

543. La plante appelée conferva Plinii, qui se trouve non-seulement sur le bord de la mer, mais dans tous nos étangs, semble, être filamenteuse et propre au même usage ; et Loysel, dans son Catalogue des plantes de la Prusse, l'appelle mousse aquatique à filamens soyeux et très-fins. On en a fait des épreuves : une princesse entreprit de la filer ; mais on a reconnu qu'en se desséchant elle devenait trop cassante.

544. M. Guetard a traité sans succès la plante appelée alga vitrariorum les coralloïdes et le conferva Plinii ; la pâte n'a pu se lier. Il semble que les parties de ces plantes soient parenchymateuses, lisses, vésiculaires et arrondies, au lieu d'être fibreuses, filamenteuses et hérissées, comme l'exige la formation du papier ; à la vue cependant on y serait trompé. On présenta à l'Académie, il y a déjà bien des années, une matière cotonneuse, trouvée aux environs de Metz dans le fond d'un étang, dont les habitans espéraient de grands avantages pour le commerce ; mais il se trouva que ce n'était autre chose que le conferva dont nous venons de parler.

545. M. Guetard propose aussi quelques vues avec lesquelles on pourrait corriger les défauts de la ouette ou du conferva, pour les rendre propres au papier.

546. Si, par exemple, lorsque les plantes sont assez battues, on substituait à l'eau simple une eau gommée ou mucilagineuse, une eau dans laquelle on aurait fait bouillir des rognures de peaux, des racines de guimauve, de grande consoude, ou autres matières semblables, on enduirait par-là les parties de là pâte d'un intermède, capable de les lier (81). Peut-être suffirait-il que l'eau qu'on met dans la cuve de l'ouvrier (§. 258), fût aussi préparée.

547. Peut-être aussi qu'en formant les feuilles par compression, au lieu de les former à la manière ordinaire par immersion, on rendrait les parties de la pâte plus adhérentes les unes aux autres.

548. Les amas formés par la réunion de différens poids de conferva, sont déjà d'une certaine épaisseur et difficiles à déchirer. Ainsi, en étendant la pâte faite avec cette plante, on pourrait donner à chaque feuille l'épaisseur que l'on voudrait, et la compression ferait ensuite le reste. Il pourrait arriver qu'il ne fût pas possible de faire des feuilles aussi minces que celles du papier ordinaire, mais quand on ne parviendrait qu'à faire du carton, ce serait encore un objet digne des recherches d'un physicien ou d'un fabricant curieux.

549. La ouette devrait sur-tout inspirer ce désir : le papier qui en provient a un éclat et un brillant argenté, qui pourrait être bon dans certains cas ; son duvet peut se filer et se tramer, du mois lorsqu'on le mêle avec d'autres substances. M. Rouvierre obtint, il y a plusieurs années, un privilège pour faire fabriquer avec cette plante des étoffes qu'on appelait étoffes de chardon ; en conséquence on en fit des plantations à Arnouville, dans le bois de Boulogne, et ailleurs. Ce duvet ne coûtait déjà que 4 liv. la livre (82), quoique la plante fût encore rare en France, lorsque les travaux de cette manufacture ont été interrompus par diverses contestations.

550. M. de Réaumur avait pensé que les bois qui se pourrissent, pouvaient aussi être employés à former du papier. En effet la décomposition qu'a souffert le chanvre qui a été roui, filé, blanchi un grand nombre de fois, qui a fermenté dans le pourrissoir, et qui a été pilé pendant plusieurs heures, n'a-t-elle point quelque rapport avec du bois qui se décompose en se pourrissant ? Ce n'est pas qu'il fallût attendre le dernier degré de pourriture ; on a besoin, pour le papier, d'un degré de décomposition qui n'ait pas encore ôté à la plante tout son liant. Les guêpes savent bien choisir les bois qui sont à un degré capable de former leurs cartons : en effet, les dehors d'un guêpier semblent n'être que du papier ou du carton ; et c'est avec du bois pourri apprêté à leur manière qu'elles parviennent à le former (83). Mem. sur les Insectes, tome VI.

551. La nature même opère, sans le secours d'aucun art, un papier très-fin avec des plantes pourries au fond de l'eau. M. Guetard a observé dans des mares d'eau de la forêt de Dourdan qui avaient été desséchées, des masses d'une matière totalement semblable à du papier ; c'était un assemblage de feuillets qu'il était facile de séparer, et qui se déchiraient comme du papier (Observations sur les plantes des environs d'Etampes, tome I, page 5 et 6) ; et, quoiqu'il ne pût pas déterminer exactement si ce papier n'était formé que de feuilles pourries, ou s'il était dû à une espèce de byssus, il lui parut cependant que les feuilles et les plantes pourries y avaient la principale part.

552. Après cela, ce ne serait peut-être pas dire trop, que d'avancer que toutes les plantes peuvent servir à faire du papier ; mais du moins, pour le faire aisément et d'une bonne espèce, il faut plusieurs qualités dans les plantes que l'on choisit : il faut que les fibres soient susceptibles d'acquérir de la blancheur ; que ces fibres soient spongieuses, capables d'être pénétrées par les liquides qu'on emploie pour les réduire en papier : il faut que ces fibres puissent se séparer sans se détruire ; qu'elles puissent se réduire en une bouillie presque sans consistance dont les molécules soient douces, fines, cotonneuses. Il faut enfin qu'après la dessication, elle reprennent une nouvelle consistance ; que ces fibres qui étaient délayées dans l'eau, s'entrelacent de nouveau, et qu'elles conservent encore, après leur nouvelle réunion, la douceur, la porosité et la blancheur.

553. Tant de qualités nécessaires à la formation du papier, doivent limiter beaucoup le nombre des plantes propres à cet usage.

554. Les matières animales ont également servi aux expériences de M. Guetard ; il crut que les coques des chenilles communes qui, dans certaines années, dévastent nos campagnes, seraient peut-être très-propres au même usage. En effet, après les avoir nettoyées des feuilles, et les avoir fait battre, il en a formé un papier qui, quoique gris et imparfait, lui a donné lieu d'espérer beaucoup des expériences qui seraient faites avec plus de soin. N'ayant eu qu'une petite quantité de ces coques, il fut obligé de les battre à la main dans un mortier ordinaire ; et cette opération est bien moins parfaite que celle des moulins. Les pilons ou les cylindres ont un mouvement bien plus uniforme, qu'un ouvrier qui pile dans un mortier : d'ailleurs les matières ne peuvent pas être nettoyées dans ce mortier par un courant d'eau semblable à celui d'un moulin à papier, qui lave et qui entraîne continuellement tout ce qui est dissous dans l'eau, la graisse, l'huile, les matières sales et colorantes, et qui cause enfin toute la blancheur du papier (§. 136). Ainsi il n'est pas étonnant que M. Guetard ait eu un papier qui manquait de blancheur ; celui des plus, beaux chiffons serait gris, s'il n'était pas lavé pendant plusieurs heures. M. Guetard trouva même dans son papier de chenille des points noirs provenus des excrémens de chenilles, qui étaient entrelacés dans les brins de soie : les parties des feuilles d'arbres qui étaient restées auraient été emportées par le courant de l'eau ; enfin les fils eux-mêmes de la soie, ne peuvent-ils pas être enduits d'une matière plus terne et plus sale que l'intérieur, dont le lavage du moulin les dépouillerait, aussi bien qu'il nettoie de la toile, puisqu'on a toujours du papier plus blanc que les chiffons qu'on a employés à le faire ?

555. C'est ici probablement la cause pour laquelle on ne voit point dans le papier de la Chine la blancheur de notre papier, quoiqu'il ait plus de finesse et plus de force ; mais cela est-il étonnant, si, comme il paraît par ce qu'on nous en rapporte on ne connaît pas à la Chine la manière d'établir ce courant d'eau qui s'écoule sans cesse, et lave avec force pendant plusieurs heures notre chiffon, et que nous regardons avec raison comme l'unique cause de sa blancheur ? (§. 571)



(*) Journal économique, août 1751, p. 102.
(81) On parvient par-là à lier les parties ; mais le papier serait si cassant, qu'on aurait de la peine à en faire usage.
(82) Ce serait une matière bien chère. En proposant toutes les plantes sauvages, il faut compter la culture, qui deviendrait nécessaire, au cas que l'on déterminât à les employer en grand.
(83) Il ne parait pas que cette idée de M. de Réaumur puisse jamais être utile. La putréfaction détruits les petits filamens du bois, en sorte que cette matière ne paraît pas propre à l'usage proposé. SI les guêpes en font des nids bien liés, c'est qu'elles y emploient des sucs très-visqueux.





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